
Ce phénomène insidieux, nourri par le management par objectifs et la culture de la performance, se propage silencieusement dans de nombreuses entreprises. Derrière des sourires polis et des compliments ambigus, certains supérieurs transforment le quotidien professionnel en véritable terrain de manipulation psychologique.
Pour Bruno Chartier, informaticien chez SFR, le déclic a eu lieu un après-midi. Alors qu’il s’apprêtait à quitter le bureau pour rejoindre sa famille, son chef lui confie une mission soi-disant urgente : « J’en ai besoin pour ce soir ! » Le lendemain, Bruno découvre que son supérieur avait tout simplement passé la soirée à un pot auquel il n’avait pas été convié. Une manière cruelle de rappeler qui détient le pouvoir. Ce n’était pas un simple conflit hiérarchique : Bruno venait d’être piégé par un pervers narcissique.
Cette personnalité toxique, décrite par le psychanalyste Paul-Claude Racamier puis popularisée par Marie-France Hirigoyen dans Le Harcèlement moral, n’agit pas seulement dans le couple. Elle s’épanouit aussi dans le monde du travail, où la compétition et la pression hiérarchique créent un environnement propice à la domination et à la manipulation.
Difficile d’en mesurer l’ampleur, mais les psychologues estiment qu’environ 3 % des adultes présentent ces traits, et sans doute davantage chez les cadres. Attention toutefois à ne pas confondre un manager exigeant avec un pervers : tous les chefs autoritaires ne sont pas des manipulateurs. Comme le rappelle Jean-Claude Delgenes, directeur général de Technologia, « le management par objectifs, lorsqu’il pousse à l’individualisme et à la rivalité, devient un terreau fertile pour les comportements déviants ».
Le pervers narcissique se distingue par son masque impeccable. En apparence, c’est un collègue charmant, brillant, toujours irréprochable. Mais derrière cette façade se cache une personnalité imprévisible, tour à tour bienveillante et destructrice. Marianne, employée dans une association parisienne, raconte : « Au début, il me couvrait d’éloges, puis du jour au lendemain, il m’a exclue des réunions, prétendant que j’étais absente trop souvent. » Lors de son entretien annuel, sa fiche d’évaluation est revenue pleine de remarques négatives. « Il se servait de mes compétences pour masquer ses lacunes, mais récupérait tous les mérites. »
Ces comportements reposent sur un schéma bien rodé : souffler le chaud et le froid, susciter la confusion, instiller la peur de mal faire. Jean-Charles Bouchoux, psychanalyste et auteur de Les Pervers narcissiques, évoque le cas d’un employé accusé un vendredi d’une « erreur grave ». Terrifié, il a passé tout le week-end à s’en vouloir. Le lundi, son supérieur avait tout simplement « oublié » la conversation. Une forme de sadisme psychologique.
Autre arme redoutable : les injonctions paradoxales. Le manager exige qu’une tâche soit terminée rapidement tout en imposant une procédure longue. « Leurs ordres sont flous, leurs reproches imprécis. Quoi que fasse la victime, ce n’est jamais la bonne chose », explique Bouchoux. Aurélie, commerciale chez Hilti, a vu ses objectifs augmenter de 35 % du jour au lendemain. « Quand je n’y arrivais plus, il m’appelait dès 6 h du matin pour me laisser des messages culpabilisants. » Épuisée, elle a fini par s’effondrer.
La manipulation peut aller jusqu’au sabotage discret. Maurice, directeur marketing à EDF, ne recevait plus certaines invitations clients : son supérieur les interceptait avant de l’accuser d’oubli. Dans un cabinet RH, un manager refusait publiquement d’appliquer les nouvelles règles qu’il exigeait en privé, pour ensuite accuser son collaborateur de désobéissance. Une cheffe de projet d’un grand groupe télécom a découvert que la formation qu’elle souhaitait suivre avait été refusée car trop coûteuse. En réalité, sa supérieure en avait gonflé le montant pour la lui interdire. Chez Thales, un ingénieur n’a jamais reçu la prime promise : sa direction assurait n’avoir jamais été informée. Une stratégie de décrédibilisation parfaitement orchestrée.
Comment se protéger d’un tel bourreau silencieux ? D’abord, en cessant d’exposer ses émotions. « Le pervers narcissique se nourrit de vos réactions », explique la thérapeute Isabelle Nazare-Aga. Il faut garder ses distances, éviter les confidences, et adopter une attitude neutre : ni colère, ni justification. Ensuite, tout documenter. Répondre par écrit, confirmer chaque demande par mail, signaler calmement les incohérences en réunion. « Les pervers ne supportent pas la lumière », rappelle Stéphanie Roels, coach d’entreprise. Les confronter à leurs contradictions est souvent le début de la libération.
Mais la solution la plus efficace reste souvent la fuite. Les spécialistes sont unanimes : un pervers narcissique ne change pas. Il ne ressent ni empathie ni culpabilité, seulement la satisfaction de dominer. Préserver sa santé mentale devient alors une priorité. Un arrêt maladie, une mutation, voire une plainte pour harcèlement moral peuvent s’imposer. L’entreprise, elle, hésite souvent à agir : « Le pervers narcissique est une plaie pour les RH car il est charmant en public », note Laurent Tylski, directeur d’Acteo Consulting. Il sait se présenter comme une victime, et retourne facilement les accusations.
Pour obtenir justice, il faut un dossier solide : traces écrites, mails, témoignages, comptes rendus. Un directeur des ressources humaines d’un grand groupe a pu licencier une cheffe de service perverse grâce à une enquête minutieuse. Elle a tenté d’attaquer l’entreprise aux prud’hommes, sans succès, tant les preuves étaient accablantes.
Les entreprises doivent également s’interroger sur les conditions qui permettent à ces comportements de prospérer. « Il faut repenser la culture managériale pour éviter que ce type de profil ne s’impose », conseille Bruno Lefebvre, consultant RH. Car un système de pouvoir sans contrôle devient le refuge idéal du manipulateur.
Et malgré la douleur, certaines victimes en ressortent plus fortes. « Quand on a connu un pervers narcissique, on développe une immunité », confie Laurent Tylski. Ce mécanisme de défense, forgé dans la souffrance, empêche de replonger dans les griffes d’un autre. Une forme de résilience, et peut-être, la première vraie victoire.
Repérer les signaux d’alerte :
– Il vous humilie en public, puis se cache derrière l’humour.
– Il alterne compliments et reproches, pour mieux vous déstabiliser.
– Il dit tout et son contraire, afin de semer la confusion.
– Il fixe des objectifs irréalistes, puis vous reproche l’échec.
Garder des traces, rester calme, et surtout, ne jamais douter de sa propre valeur : c’est la meilleure arme contre leur emprise.
Texte réécrit à partir d’un article de Rozenn Le Saint – Capital.