
Dans la nuit de vendredi à samedi, l’Assemblée nationale a opéré deux choix politiques majeurs en réexaminant le projet de loi de financement de la Sécurité sociale. Les députés ont d’une part réintroduit la suspension de la réforme des retraites, et d’autre part rejeté très largement le gel des pensions et des minima sociaux défendu par le Sénat. Deux décisions lourdes de conséquences, alors que le gouvernement de Sébastien Lecornu tente d’éviter une motion de censure dans un contexte parlementaire particulièrement tendu.
L’Assemblée nationale a ainsi rétabli la suspension de la réforme des retraites dans le texte du PLFSS, une mesure considérée comme indispensable pour conserver l’appui des députés socialistes. Ce soutien apparaît en effet comme une condition clé pour permettre à l’exécutif de survivre politiquement et d’échapper à une censure.
Au total, 162 députés ont voté en faveur de cette réintroduction, contre 75 opposants. La disposition avait été supprimée par le Sénat en première lecture. Pour la rétablir, des amendements identiques ont été déposés par le gouvernement, les élus socialistes, le Rassemblement national, les centristes du groupe Liot ainsi que plusieurs députés Les Républicains, illustrant un consensus de circonstance sur ce point précis.
Large rejet du gel des pensions et des prestations sociales
Plus tôt dans la soirée, les députés se sont également prononcés contre le gel des pensions de retraite et des minima sociaux. La mesure a été rejetée par 197 voix contre 84, confirmant une opposition nette et transpartisane. Le gouvernement envisageait pourtant de désindexer l’ensemble des pensions et prestations sociales de l’inflation — retraites, allocations familiales, RSA — dans l’objectif de dégager plusieurs milliards d’euros d’économies.
Déjà repoussé massivement en novembre, ce gel avait été partiellement réintroduit par le Sénat. Les sénateurs proposaient de maintenir l’indexation pour les retraites inférieures à 1 400 euros mensuels tout en gelant la majorité des autres prestations sociales. Malgré une ultime tentative de l’exécutif pour défendre une version dite « ciblée » de la désindexation, censée préserver les pensions les plus modestes, l’Assemblée est restée inflexible.
Des oppositions vent debout contre la désindexation
La proposition a suscité de vives réactions dans l’hémicycle. Marine Le Pen, cheffe de file des députés du Rassemblement national, a dénoncé une mesure qu’elle juge contraire au droit en affirmant que « la désindexation, c’est la violation de la loi ». Du côté des Républicains, Laurent Wauquiez a rappelé que « les retraites ne sont pas un privilège, mais le fruit d’une vie de travail », appelant plutôt à s’attaquer à la réduction globale de la dépense publique.
À gauche, les critiques ont été tout aussi sévères. La députée socialiste Sandrine Runel a dénoncé une « année blanche » qui serait « blanche pour les puissants », mais « noire pour les familles, les jeunes, les retraités et les plus précaires », soulignant les conséquences sociales jugées injustes de la désindexation.
Un déficit social qui se creuse
La suppression du gel des pensions et des prestations sociales pèse lourdement sur l’équilibre financier du budget. Selon la ministre des Comptes publics, Amélie de Montchalin, le déficit de la Sécurité sociale pourrait atteindre 22,5 milliards d’euros en 2026, hors transferts internes entre l’État et les organismes sociaux. Une estimation qui s’éloigne nettement de la trajectoire initiale fixée par le gouvernement, qui visait un déficit limité à 20 milliards d’euros.
Confronté à la fronde parlementaire, le Premier ministre Sébastien Lecornu avait déjà reconnu, fin octobre, être « favorable à regarder » les amendements visant à préserver l’indexation des pensions et des minima sociaux, signe d’une marge de manœuvre politique de plus en plus réduite.
Prochain rendez-vous : le vote final mardi
Après ces votes successifs, la version remaniée du PLFSS sera soumise au vote solennel de l’Assemblée nationale mardi. Un moment décisif pour l’exécutif, contraint de gouverner avec une majorité relative et de composer avec un Parlement largement réticent aux mesures perçues comme une austérité sociale. L’issue de ce vote pourrait conditionner la stabilité du gouvernement dans les semaines à venir.