
EDITORIAL – Le fer, nouveau champ de bataille contre les métastases du cancer
Chaque année, le cancer cause environ dix millions de décès à travers le monde. Derrière ce chiffre vertigineux se cache une réalité moins connue, mais cruciale : dans près de 70 % des cas, ce ne sont pas les tumeurs initiales qui tuent, mais les métastases. Ces cellules cancéreuses disséminées dans le corps représentent le véritable défi de la recherche moderne. Pour les combattre, l’Institut Curie et le chimiste Raphaël Rodriguez ont choisi une approche novatrice : s’attaquer à leur appétit insatiable pour le fer.
Un combat scientifique inspiré des métaux
Depuis des siècles, les métaux fascinent les chercheurs : les alchimistes rêvaient de transformer le plomb en or ; les physiciens, au CERN, étudient la naissance de la matière dans les accélérateurs de particules. Aujourd’hui, c’est au tour des biologistes et chimistes de plonger dans l’univers métallique, non pour créer de la richesse, mais pour sauver des vies. Leur objectif : comprendre comment certains métaux comme le fer ou le cuivre interagissent avec les cellules cancéreuses et influencent leur développement.
Le chercheur Raphaël Rodriguez, directeur de recherche au CNRS et responsable de l’équipe « Chimie et biologie du cancer » à l’Institut Curie (Paris), explore depuis plus de quinze ans cette piste audacieuse. Son dernier travail, publié en mai 2025 dans la revue scientifique Nature, met en lumière un mécanisme cellulaire fascinant : l’avidité du cancer pour le fer, métal essentiel à la survie mais potentiellement mortel lorsqu’il devient toxique en excès.
Les métastases, ennemies invisibles
Les métastases apparaissent lorsque des cellules issues d’une tumeur primaire — du sein, du poumon, du côlon, de la prostate ou du pancréas — quittent leur site d’origine. Elles circulent dans le sang ou la lymphe, avant de s’installer ailleurs : os, foie, cerveau, poumons. Ce voyage silencieux les rend redoutables : elles passent souvent inaperçues jusqu’à ce qu’elles aient déjà envahi plusieurs organes.
Malgré les avancées technologiques, la détection précoce reste insuffisante. Les examens d’imagerie ou les marqueurs biologiques ne permettent pas toujours d’identifier les cellules migrantes avant qu’elles ne s’implantent. Pire encore, certains cancers — comme celui du pancréas — sont capables de métastaser très tôt, parfois avant même que la tumeur initiale ne soit diagnostiquée. C’est l’une des raisons pour lesquelles ces formes restent parmi les plus meurtrières.
Des traitements puissants mais incomplets
Face à ce fléau, la recherche médicale a multiplié les approches : chimiothérapie, radiothérapie, thérapies ciblées, immunothérapie, anticorps conjugués ou encore vaccins personnalisés fabriqués à partir des propres cellules du patient. Ces traitements ont considérablement amélioré la survie et la qualité de vie de nombreux malades. Cependant, ils agissent principalement sur la tumeur primaire et peinent à atteindre les métastases, souvent plus résistantes et plus adaptables.
Les cellules métastatiques sont des championnes de la survie. Elles savent contourner les attaques chimiques, modifier leur métabolisme et exploiter les nutriments du corps pour prospérer. Parmi ces nutriments, le fer joue un rôle clé : c’est un carburant indispensable à la division cellulaire, mais aussi un agent potentiellement destructeur lorsqu’il s’accumule en excès.