Beyrouth : rencontre avec des femmes enracinées qui se réinventent sans cesse

REPORTAGE – Dans une capitale libanaise meurtrie mais indomptable, la vie ne s’interrompt jamais vraiment. Beyrouth encaisse, se fissure parfois, mais se relève toujours. Rencontre avec des femmes profondément enracinées dans leur ville, qui créent, transmettent et réinventent l’avenir, envers et contre tout.

Ce jour-là, Beyrouth semble suspendue. Un silence inhabituel flotte au-dessus de ses rues désertées. Les boutiques ont baissé leurs rideaux, les klaxons se sont tus, la circulation s’est presque évanouie. L’atmosphère intrigue : s’agit-il d’une alerte, d’une flambée de tensions, d’un nouveau cycle d’affrontements ? Rien de tel. La ville observe une pause à l’occasion de la visite du pape Léon XIV. Pendant quarante-huit heures, la capitale se recueille, presque immobile. Un luxe rare pour cette cité qui vit en accéléré.

À peine le souverain pontife reparti, Beyrouth retrouve son tumulte familier : le flot continu des voitures, l’énergie inépuisable de ses habitants, et ce bourdonnement plus discret mais omniprésent, celui des drones qui survolent la ville. Un bruit de fond électrique auquel on finit par s’habituer. Ici, l’histoire a appris à chacun que l’on survit à tout : depuis avril 1975 et le début officiel de la guerre civile, la ville a traversé invasions, crises économiques, explosions, instabilités politiques et régionales. Pourtant, malgré l’incertitude permanente, quelque chose a changé. Une impression de renouveau se dégage. Un sentiment partagé par celles que nous rencontrons : après avoir tant traversé, chaque journée nouvelle porte en elle une lueur d’espoir, une solidarité renouvelée, presque instinctive.

Le cinéma en première ligne

Hania Mroué, directrice du cinéma Metropolis. Tanya Traboulsi

Cette volonté de tenir debout, Hania Mroué l’incarne pleinement. À la tête du cinéma Metropolis, institution dédiée au cinéma d’art et d’essai et à la préservation du patrimoine cinématographique libanais, elle parle sans détour : « La situation est parfois suffocante. Mais le monde va si mal que Beyrouth semble presque un laboratoire de ce qui nous attend ailleurs. Dans ce chaos, s’accrocher à ses valeurs est vital. »

📚 À lire aussi :  Elle revient à la vie après 27 minutes : ce qu’elle a vu

Fondé en 2006, Metropolis est bien plus qu’une salle obscure. C’est un espace de dialogue, de transmission et de liberté. Les films indépendants y sont projetés sans censure. Les réalisateurs viennent échanger avec le public. Des ateliers pédagogiques permettent à des milliers d’enfants – près de vingt mille par an, issus de soixante-dix établissements – de découvrir le langage cinématographique. Soutenu par des partenaires européens et régionaux, le lieu assume aussi un rôle de cinémathèque officieuse dans un pays où l’État s’est désengagé de cette mission.

Après avoir traversé la crise du Covid puis la fermeture contrainte de ses anciennes salles, Metropolis a rouvert en décembre 2024 face au port de Beyrouth, non loin du site de l’explosion du 4 août 2020. Un choix hautement symbolique : faire renaître l’art là où la ville a été dévastée.

Transcender le chaos

La musicienne Julia Sabra, dont le premier album porte l’empreinte de l’explosion du 4 août 2020. Tanya Traboulsi

À quelques rues de là, dans le quartier de Gemmayzé, la musicienne Julia Sabra évoque son parcours autour d’un café. Son premier album, teinté d’une mélancolie profonde, porte les traces de l’explosion. Ce jour-là, elle a cru perdre son mari, grièvement blessé. « J’ai compris à quel point tout peut s’arrêter en une seconde », confie-t-elle. Depuis, sa musique est traversée par cette conscience aiguë de la fragilité.

Étrangement, les bruits récents des bombardements ont eu pour elle un effet paradoxal : comme si le fracas extérieur venait absorber les traumatismes intérieurs. Elle parle d’une nouvelle compréhension de la vie, d’une peur transformée en lucidité. « Ce qui m’effraie désormais, c’est uniquement l’idée de perdre ceux que j’aime. » À Beyrouth, la création devient ainsi un exutoire, un moyen de donner forme à l’indicible.

📚 À lire aussi :  Chiromancie : comment lire l'avenir dans les lignes de la main

L’art au service des enfants réfugiés

Karine Wehbé organise des ateliers artistiques pour des enfants réfugiés. Tanya Traboulsi

Pour la plasticienne Karine Wehbé, l’art est aussi un outil social. Installée à Beyrouth depuis les années 1990, elle a vu son quartier dévasté par l’explosion. Très vite, elle a tourné son regard vers les enfants réfugiés – palestiniens ou syriens – qui erraient dans les immeubles endommagés.


Pages ( 1 of 2 ): 1 2Next »

Related Posts

Pourquoi il ne faut jamais toucher ces pièces sur les tombes ?

Si vous vous êtes déjà promené dans un cimetière américain, vous avez peut-être remarqué la présence de quelques pièces déposées sur certaines pierres tombales. Diaporamas 1/10 Les histoires autour de…

Read more

Retraite militaire : conditions, cotisation et taux plein

La retraite des militaires fonctionne selon des règles particulières, différentes de celles appliquées aux salariés du secteur privé. En tant qu’agents de l’État, les militaires relèvent d’un régime spécifique, directement…

Read more

Une retraitée hébergeait généreusement sa fille et son petit-fils avant de découvrir qu’ils cherchent à l’expulser

Accueillir sa propre fille chez soi pendant quelques semaines peut sembler naturel. Mais lorsque les habitudes changent, que les tensions s’installent et qu’une conversation inattendue vient tout bouleverser, l’équilibre familial…

Read more

L’amour a-t-il une taille idéale ? Ce que la science révèle sur nos préférences amoureuses

Alors qu’on entend souvent dire que « les hommes préfèrent les femmes plus petites », une récente étude scientifique vient nuancer cette idée largement répandue. Derrière ce cliché populaire se…

Read more

Pain : l’origine étonnante de l’interdit du pain à l’envers

Ce geste paraît banal, pourtant il cache une histoire sombre et fascinante. Et si retourner le pain à table avait un sens bien plus profond que le simple “malheur” ?…

Read more

Notre esprit nous trompe-t-il ? Le défi visuel qui révèle un biais étonnant

Une image déroutante met notre cerveau à l’épreuve : la plupart des internautes passent à côté du détail le plus évident Notre cerveau nous joue parfois des tours impressionnants. Face…

Read more