
Après l’offensive lancée le 28 février par Israël et les États-Unis, l’Iran et son peuple se retrouvent face à un tournant historique. Pour beaucoup d’Iraniens, à l’intérieur comme dans la diaspora, ces événements marquent peut-être la fin d’un cycle entamé il y a plus de quarante ans. En janvier, alors que des manifestations étaient violemment réprimées, Parissa*, installée en région parisienne, nous confiait déjà son angoisse et son espoir mêlés.
Au cœur de l’hiver, des milliers d’Iraniens, à Téhéran comme à Berlin, Paris ou Los Angeles, défilaient pour soutenir leurs compatriotes confrontés à une répression implacable. Aujourd’hui, l’émotion est différente : entre soulagement, sidération et incertitude. L’offensive déclenchée le 28 février, qui a entraîné la mort du guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, a bouleversé l’équilibre déjà fragile du pays. Sous les bombes et dans un climat d’extrême tension, l’Iran semble entrer dans un nouveau chapitre de son histoire contemporaine.
Pour comprendre l’ampleur du moment, il faut revenir en arrière. En janvier 2026, après trois semaines de manifestations massives, le régime déployait une répression d’une brutalité inédite. Les bilans humains restaient impossibles à vérifier, les informations filtrées au compte-gouttes. Internet coupé, lignes téléphoniques suspendues : un black-out presque total plongeait le pays dans le silence. Le 6 janvier, le prince Reza Pahlavi, fils du dernier chah et de l’impératrice Farah Pahlavi, appelait depuis son exil américain à descendre dans les rues. Le lendemain, la connexion au monde extérieur était brutalement interrompue. Seul Starlink, le service d’accès à Internet par satellite d’Elon Musk, permettait par intermittence de contourner la censure.

« Je souffre dans ma chair, dans mon esprit. Je ne pense qu’à ça. Je ne dors plus. Je passe mes jours et mes nuits sur mon téléphone », confiait alors Parissa. Arrivée à Paris à la veille de la révolution de 1979, elle a vu sa vie basculer lorsque les comptes bancaires iraniens à l’étranger furent bloqués. Depuis plus de quarante ans, elle vit entre deux mondes, avec le sentiment constant d’un pays suspendu entre espoir et tragédie.
Elle décrit aussi la pression quotidienne subie par les femmes en Iran : celles qui refusent de porter le voile risquent des sanctions administratives, la perte de leur emploi, l’impossibilité d’ouvrir un compte bancaire ou d’exercer certaines professions. « Et pourtant, beaucoup continuent à se découvrir. C’est un acte de résistance », insiste-t-elle. Malgré les risques, une partie de la société iranienne refuse de céder.
« Les messages que j’envoie n’arrivent pas. » — Parissa, Iranienne installée en région parisienne
Les armées de l’ombre
Ce n’est pas la première fois que la contestation embrase le pays. En janvier 2020, après la destruction du vol PS752 d’Ukraine International Airlines — un drame qui a coûté la vie à 176 personnes — la colère populaire avait déjà éclaté. Le régime avait nié pendant plusieurs jours toute responsabilité, alimentant la défiance. « J’y ai cru à ce moment-là », se souvient Parissa. « Mais le silence international a été assourdissant. »

Puis vint la mort de Mahsa Amini en septembre 2022, déclenchant un vaste mouvement de protestation mené par les femmes et la jeunesse. Là encore, les condamnations internationales furent nombreuses, mais les soutiens concrets sont restés limités. Selon Parissa, chaque soulèvement avorté a laissé une blessure supplémentaire, renforçant la conviction que seule une rupture majeure pourrait changer le destin du pays.

Reza Pahlavi, figure de ralliement ?
Pour une partie de la diaspora et des manifestants, Reza Pahlavi incarne aujourd’hui une alternative. Son nom est scandé dans certaines villes, le drapeau impérial réapparaît dans les rassemblements. En France, cette figure monarchique suscite des débats, parfois des réticences. Mais pour ses partisans, il représente avant tout un symbole d’unité face à un régime qu’ils jugent épuisé.
« Aujourd’hui, nous devons être unis. » — Parissa
Depuis le 28 février, Parissa parle d’« une renaissance ». Elle évoque des scènes de liesse dans certains quartiers, mais aussi la peur de représailles, la crainte que des prisonniers politiques servent de monnaie d’échange ou de cible. L’avenir reste incertain : transition politique, chaos prolongé, recomposition régionale… Personne ne peut encore prédire l’issue.
Ce qui demeure, c’est l’attente. Celle d’un apaisement, d’un État plus respectueux des libertés individuelles, d’une stabilité retrouvée. Entre espoir immense et inquiétude persistante, l’Iran traverse l’un des moments les plus décisifs de son histoire moderne — observé avec intensité par des millions d’Iraniens exilés qui, comme Parissa, vivent chaque événement comme une blessure intime et une possible promesse d’avenir.
*Le prénom a été modifié.